ENTRETIEN – Le double champion olympique de Pékin a fait le bilan, ce lundi à Paris, de sa saison bouclée à la 5e place de la Coupe du monde. Le biathlète français, pas rassasié à 32 ans, se projette déjà sur la suite.
Après deux saisons en retrait (8e de la Coupe du monde en 2023, 16e en 2024) suite à son exceptionnelle année 2022 (vainqueur du gros globe de cristal, cinq médailles olympiques dont deux titres), Quentin Fillon Maillet s’est rassuré lors de l’exercice 2024-2025 terminé à la 5e place du classement général, à l’issue de l’ultime mass start à Oslo (Norvège) dimanche 23 janvier. Reposé, le biathlète français de 32 ans, absent des championnats de France le week-end passé, a fait le bilan de sa saison ce lundi à Paris face à plusieurs médias. L’occasion pour lui d’évoquer aussi son futur sur les pistes, la retraite des frères Boe, les réussites d’Éric Perrot et Lou Jeanmonnot ou encore l’avenir de sa discipline avec l’enjeu écologique.
Quel bilan tirez-vous de votre saison 2024-2025 ?
«Le bilan est mitigé dans l’ensemble. Je ne suis pas tout à fait satisfait de ma saison. Je m’attendais à mieux, surtout en ayant déjà gagné le gros globe (en 2022). Mais ça reste une super saison, avec quatre médailles mondiales (le bronze sur l’individuel et le sprint, l’argent en relais et l’or en relais mixte simple) et plein de succès sur le circuit de la Coupe du monde (sept dont un en individuel sur le sprint d’Oberhof). Ça reste le top niveau mais tant qu’il n’y a pas les titres individuels au bout, il y a toujours un petit brin de déception.»
Le titre mondial en individuel vous manque encore, est-ce votre principal regret de l’hiver ?
«Non, je ne vis pas dans le regret. Ça me motive au contraire. Je suis obligé de continuer après 2026 si je veux aller le chercher ! Et c’est clair que je continue sur cette lancée, si j’arrive à corriger mon tir et que la forme physique reste aussi bonne, il y a de grandes chances pour que je continue après 2026. Quand j’ai eu un échec, je ne me suis jamais dit “je lâche, ça me saoule”. Au contraire, ça me motive encore plus de me dire que j’ai une nouvelle expérience, que j’ai d’autres cartes dans ma main et qu’il faut que je m’en serve pour continuer à avancer. C’est un sentiment de revanche, plus que de défaite. Quand j’étais petit, je rêvais de devenir le meilleur biathlète du monde. Je n’ai pas forcément rêvé d’une médaille olympique. Je rêvais juste de dominer mon sport, comme je l’ai fait en 2022. C’est pour ça qu’à la fin des Jeux olympiques, je me suis posé des questions sur ma motivation pour la suite. Mais j’adore gagner, j’adore le sport, la compétition.»
Une carrière à la Jakov Fak (le Slovène a 37 ans et quittera le circuit de Coupe du monde en mars 2026), c’est possible ?
«Aujourd’hui, je prends vraiment du plaisir dans ce que je fais. J’ai beaucoup de respect pour les athlètes qui continuent longtemps comme Jakov Fak, Simon Eder (42 ans) ou un (Ole Einar) Bjørndalen, après 25 ans de carrière (1992-2018), qui a été mis dehors en équipe de Norvège parce qu’il était moins performant mais il aurait peut-être pu être là aujourd’hui encore. Je n’ai pas forcément envie de faire une carrière à rallonge mais j’ai seulement 32 ans et on me parle parfois déjà de fin de carrière et de la suite. C’est mon corps et ce sont mes performances qui vont fixer une limite à un moment. Et puis, il y a aussi ma vie de famille, ma vie de couple… Mais tant que j’aime ça, je continue.»
Comment se positionne votre compagne à ce sujet ?
«Je me considère comme bon biathlète, j’essaie d’être un bon compagnon, même si je le suis un peu moins que biathlète. Ma compagne me fait souvent remarquer que je suis absent. La fin de carrière me fait un peu peur, de retrouver une vie plus routinière, des horaires plus réguliers. Je suis toujours en déplacement, chaque journée est un peu différente. Ma compagne vit ça comme quelqu’un de normal. Elle aimerait des fois que je ne parte pas pendant trois ou quatre semaines sans qu’on se voie et qu’elle soit toute seule, qu’on vive un peu plus de moments ensemble. Si je continue ma carrière après 2026, il faudra trouver plus de compromis. Je n’ai pas envie d’arrêter le biathlon, il faut justement que j’essaie de la faire venir plutôt que de rester plus dans la maison. C’est un peu le projet, d’essayer de faire ça. Après, si on devient parents, il faudra trouver d’autres subterfuges pour que je sois à la fois bon biathlète, bon papa et bon conjoint.»
Les frères Boe, Johannes Thingnes et Tarjei, ont pris leur retraite à l’issue de la saison. Que représentent-ils dans le monde du biathlon ?
«Les deux frangins sont deux athlètes hors normes. Ils sont arrivés dans un biathlon déjà très évolué, Martin (Fourcade) avait poussé le truc à un niveau déjà extrême. Avec Johannes Boe, on était ensemble sur les championnats du monde juniors, il avait déjà un gros potentiel, il était très fort en ski mais il n’y avait pas un gouffre entre nous deux à ce moment-là. Et l’année suivante, il arrive sur circuit et fait doublé sprint-poursuite au Grand-Bornand face à Martin, la référence du moment. On se dit “mais comment c’est possible, il a fait quoi en un an ?” Là, je me suis rendu compte de l’ampleur de ses capacités. L’année d’avant, son frangin (Tarjei) gagne le classement général, ils étaient vraiment les deux enfants prodiges du biathlon. Ils ont continué à pulvériser les records, nous ont poussés à devenir meilleurs, à hausser le niveau mondial. Ils emportent une grosse partie du biathlon avec eux. Le fait qu’il ne soit plus là, il y aura un peu moins de confrontations. Même si plein de jeunes vont arriver très forts derrière, notamment chez les Norvégiens qui vont encore être très talentueux, Éric Perrot et Tommaso Giacomel aussi, qui sont très forts.»
Leur départ rebat les cartes des Jeux Olympiques 2026 ?
«Oui, c’est clair qu’il n’y a pas grand monde qui peut battre un Johannes Boe très en forme. Sur ces dix dernières années, très peu d’athlètes ont été souvent capables de le battre. J’en ai fait partie quelques fois, pas assez à mon goût. C’est clair que ça va rendre des courses un petit peu plus faciles mais il ne faut pas se reposer sur ses lauriers avec l’équipe de France, rien est acquis. Il y aura toujours ce duel franco-norvégien qui a toujours été présent, encore plus cette année. Je ne vais pas aborder la saison prochaine en me disant qu’on est la meilleure nation. On a été la meilleure nation cette saison donc on en profite pour continuer à avancer. Cela nous donne en aucun cas des garanties pour la saison prochaine.»
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Comment jugez-vous la saison de Lou Jeanmonnot avec ce final mémorable lors de la dernière mass start de la saison ?
«Lou, j’ai le souvenir d’un potentiel de tir exceptionnel il y a quelques années mais je n’avais pas soupçonné en elle un tel niveau de compétence. Elle a gardé son niveau en tir qui est juste incroyable sur la dernière semaine. C’était vraiment du très très haut niveau, surtout vu les enjeux. Que ça se termine comme ça, sur cette dernière course, c’était tellement riche en émotions. Une petite erreur dans le dernier virage qui coûte très cher… Peut-être qu’elle aurait pu, avec quelques erreurs en moins plus tôt dans la saison, avoir plus de marge de manœuvre. Il ne faut pas tout dramatiser. J’ai vu beaucoup de fans qui ont dit qu’il fallait pénaliser Franziska (Preuss, victorieuse du gros globe de cristal). Non, ça fait partie des faits de course. Elles sont dans le dernier tour, «un peu dans le gaz» physiquement et les erreurs arrivent vite. Peut-être que Franziska l’a serrée un peu trop, peut-être que Lou aurait dû prendre un peu plus de place avant, on peut refaire X fois le scénario…. En tout cas, même s’il n’y a pas le gros globe au bout, elles ont marqué l’histoire avec une confrontation comme celle-ci. Pour moi, ça fait partie des courses les plus emblématiques de ces dernières années. C’était juste incroyable. Au-delà de cette défaite, c’est vraiment du beau biathlon. C’était un vraiment beau spectacle. On regarde du sport pour les émotions, là on a été servi.»
Comment appréhendez-vous la nouvelle concurrence en équipe de France incarnée par Éric Perrot ?
«Martin (Fourcade) était la génération d’avant, moi je suis celle qui a suivi et je fais le trait d’union avec celle d’Éric qui arrive. Il a un a gros potentiel, il est vraiment très talentueux. Dès que je l’ai vu arriver dans l’équipe, j’ai senti qu’il avait beaucoup de maturité et une grosse faim de gagner. On reste différents sur nos caractères mais je me retrouve en lui sur pas mal de choses, il sait exactement ce qu’il veut, il est très curieux, intelligent. C’est un bel athlète franchement. Je suis content d’être avec lui en équipe de France parce que ça donne une dynamique, c’est un vrai atout de s’entraîner ensemble pour la préparation. On va se tirer vers le haut avec Émilien (Jacquelin), Fabien (Claude)… En compétition, c’est sûr que ça va être rude, mais moi j’aime bien cette confrontation. C’est sûr que ça me pique un peu quand il est devant mais d’un côté c’est cool que ce soit un Français aussi. C’est dans l’intérêt de notre sport qu’il y ait des Français devant, ça permet d’être visible.»
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Avec le recul, regrettez-vous la sortie médiatique après votre non-sélection pour le relais mixte des Mondiaux ?
«Non, j’ai envie de courir, je suis un compétiteur donc quand tu manques une chance de pouvoir courir, tu manques une chance de médaille. Surtout sur un relais mixte où on sait que la nation est super forte. J’avais les boules de me dire que je suis sur la touche et je regarde les coéquipiers. Ce n’était pas de la jalousie envers eux mais c’est un format sur lequel je m’investis énormément et j’avais trouvé dommage de ne pas avoir la confiance ou la discussion avec les coachs du pourquoi ils ne m’ont pas mis dans le relais. Chose qui a évolué par la suite. Mais il n’y a pas d’animosité avec les coachs maintenant, on en a discuté et je les ai trouvés très intelligents par la suite, sur la stratégie adoptée à Pokljuka notamment. Je ne souhaitais blesser personne en disant ça, mais je défends aussi ma place sur le terrain.»
Le biathlon est de plus en plus médiatisé. Comme en tennis, le harcèlement en ligne touche-t-il aussi les biathlètes ?
«Il y a à la fois une grosse majorité de personnes bienveillantes qui nous supportent. Et une petite partie qui déverse sa haine sur nous gratuitement. Je prends de la distance par rapport à tout ça. Certains vont réagir différemment face à des émotions de tristesse et de colère surtout quand il y a de l’argent en jeu. Je ne suis pas responsable du portefeuille de tous les parieurs (rires). Il faut savoir que le problème de notre sport, ce n’est pas comme de la course à pied ou du foot où presque tout le monde a déjà pratiqué. C’est compliqué de s’imaginer la difficulté du biathlon, l’association de sports, la violence de notre effort. La télé rend ça presque facile. Tu as un grand écran, ils zooment sur la cible à 50 mètres et tu te dis que c’est facile, que la cible est toute petite. Mais c’est super dur, quand je suis en visée, c’est comme si je tenais une chose plus petite qu’un bout d’allumette. Tout devient minuscule. Le spectateur derrière sa télé, il y a les commentaires, les analyses, les temps… Ça paraît facile mais en compétition, toutes les émotions sont décuplées. Si Martin Fourcade m’appelle pour me dire que ma course était très moyenne, peut-être que c’est sensé et il peut me le dire. Quelqu’un qui ne connaît pas la difficulté du sport et qui n’est pas sportif de haut niveau se permet de me faire une réflexion sur ma course, c’est dur.»
L’avenir du biathlon avec l’enjeu écologique vous inquiète-t-il ?
«Je suis touché forcément. On voit bien l’évolution progressive de tout ça, la neige est complètement éphémère et très fragile avec les changements climatiques, avec les variations de température ou de météo.. Ça me touche et ça m’attriste parce que d’un côté j’aimerais préserver la planète davantage mais ce serait au détriment de mon sport. Je suis contraint de prendre l’avion, de me déplacer régulièrement, ce qui a un impact sur la planète. C’est vraiment compliqué d’être exemplaire mais j’essaie de soutenir mon sport et je pousserai pour que l’on trouve des solutions face à tout ça et qu’on continue à proposer un beau spectacle tout en étant cohérent avec ce qui se passe aujourd’hui. On a un sport qui, par les contraintes météo, mais aussi par sa médiatisation et l’engouement qui tourne autour, va petit à petit se tourner vers quelque chose de plus estival. Annecy a fait son show d’été, la Fédération Internationale lance un gros événement sur Munich en octobre (le Loop One Festival, les 18 et 19 octobre prochains). On tend déjà vers ça mais ça bouscule nos petites habitudes. La Fédération Internationale est consciente de l’enjeu et essaie, par exemple, de mutualiser les déplacements sur les étapes de Coupe du monde.»
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