Provale, syndicat des joueurs de rugby, a tenu un grenelle dédié à la prévention des commotions cérébrales. Les sportifs venus témoigner s’inquiètent du manque d’information et de prise au sérieux de cette blessure «tabou».
Ils cumulent à eux trois plus de cent sélections en équipe de France, ils ont chacun moins de 33 ans et, en apparence, ils vont très bien. Mais dans leur tête, ils ont été grièvement blessés. Paul Willemse, Jade Ulutule et Romane Ménager étaient invités le 4 juin dernier au grenelle de Provale, le syndicat des joueurs de rugby professionnels français, dédié à la prévention des commotions cérébrales.
Parce qu’il était important d’attaquer de front ce sujet «tabou», comme l’a qualifié Malik Hamadache, président de Provale. Tabou pour plusieurs raisons, on y reviendra, même s’il l’est de moins en moins, à l’image des confessions de Sébastien Chabal qui disait, en avril, n’avoir «aucun souvenir d’une seule seconde» des matches qu’il a joués. Dans le monde du sport, le rugby est en première ligne sur le risque de commotions, et leur gravité n’est plus à démontrer.
Migraines, pertes de mémoire, «gueule de bois»…
Pendant près de trois heures, athlètes victimes, médecins et dirigeants ont déblayé le sujet. Avec d’abord des témoignages qui font froid dans le dos. Willemse, deuxième-ligne de Montpellier (il vient de quitter le club), dit avoir subi six commotions en deux ans. Elles ont tendance à s’aggraver les unes après les autres. Le vainqueur du Tournoi des six nations 2022 raconte «un placage que j’ai pris mille fois dans ma carrière, mais là, ça m’a fait dormir direct». Avant de rapidement se réveiller et de n’avoir «aucune idée de ce que je faisais là».
Romane Ménager, troisième-ligne de 28 ans, pense avoir subi neuf commotions dans sa carrière. La dernière lui a causé un arrêt de six mois, et la privera de la Coupe du monde 2025 (22 août – 27 septembre). «J’ai des jours où ça va très bien et d’autres où je me sens très fatiguée, avec des maux de tête», partage-t-elle. «On a tous des symptômes différents en fonction de notre âge et du nombre de commotions qu’on a pu faire», éclaire Jade Ulutule.
SUSA / Icon Sport
Internationale en rugby à XV et à sept, la joueuse n’en est plus une depuis un an et une ultime commotion à l’entraînement, l’obligeant à déclarer forfait pour les JO de Paris et mettre un terme à sa carrière. Elle a enduré «trois commotions sur ma dernière année de rugby, dont deux en quinze jours». Elle se souvient d’une reprise trop hâtive.
«Je vois à l’échauffement que je ne suis pas dans mon état normal. À l’issue du match, c’était catastrophique. J’avais l’impression d’avoir un 2e cœur dans le cerveau», souffle l’ancienne arrière/centre du Stade Rennais. Il lui est arrivé d’avoir «comme une gueule de bois le matin» sans raison particulière, ou de «passer quatre fois dans le même rayon au supermarché et d’en sortir les mains vides».
Il n’y a pas de signe pour te dire que tu n’es pas capable de faire ce que tu fais habituellement sur le terrain. Sur une blessure à un ligament, tu sais que tu ne peux plus.
Paul Willemse, joueur du XV de France
Florent Duparchy, 24 ans, ancien gardien de football (Reims, Lyon), a dû compter sur ses parents pour l’alerter quant à sa mémoire défaillante : «Je monte un escalier chez moi et arrivé en haut, je ne sais plus ce que je cherche. Ou j’arrive à ma voiture et je ne sais plus où je devais aller.» Il y avait aussi des migraines. «Je les mettais sur le dos des écrans, d’une maladie», relate Duparchy qui dénonce : «Aujourd’hui dans le foot, on n’est pas assez informés.»
«Dans le milieu du rugby féminin, on est très bien suivies quand on est internationale. Mais en Élite 1, il y a de très gros progrès à faire», regrette Ménager. Le problème de la commotion, c’est qu’il s’agit d’une «blessure invisible», souligne Hamadache. «Il n’y a pas de signe pour te dire que tu n’es pas capable de faire ce que tu fais habituellement sur le terrain. Sur une blessure à un ligament, tu sais que tu ne peux plus», corrobore Willemse. Pour se soigner, «tu es juste au repos, et le pire truc pour un sportif, c’est de ne rien faire», ajoute-t-il.
Sortir du terrain, nécessaire mais pas si simple
«Certains récupèrent en quelques jours et d’autres mettent beaucoup plus de temps», esquisse Jean-François Chermann, neurologue spécialiste du sujet. La première chose à faire pour une victime de commotion est de ne pas poursuivre le jeu «pour ne pas reprendre des impacts», avance l’auteur du livre «K-O, le dossier qui dérange». Une étape simple sur le papier, difficile à appliquer en réalité.
Toutes les joueuses et joueurs n’ont pas la sécurité financière qui permet d’accepter un protocole commotion et donc de rater quelques matches. «Ils s’imaginent aussi qu’avec la concurrence, s’ils ne jouent pas, c’est un autre qui va prendre leur place», distille Emmanuel Petit, champion du monde avec les Bleus en 1998.
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La notion de sacrifice, omniprésente dans le sport, n’arrange rien. «Je viens d’Afrique du Sud, notre mentalité est… dure, un peu brute. Pour moi, si je peux me lever, je continue à jouer», confie Willemse, né à Pretoria et arrivé en France à l’âge de 21 ans. «Il y a des joueurs très sensibilisés, mais le jour où la commotion survient, c’est l’enfer pour les sortir», se navre Chermann.
C’est pourtant une nécessité. Trois études menées en France, en Suède et en Écosse avec près de 40 ans de recul ont démontré que les footballeurs professionnels «vivent plus longtemps et mieux sur le plan cardio-vasculaire, ont moins de cancers, moins de pathologies pulmonaires», liste Chermann. En revanche, la présence de maladies neurodégénératives (Alzheimer, Parkinson, Charcot…) est trois à quatre fois plus importante, la faute aux chocs répétés entre la tête et le ballon.
Protège-dents connectés et carton bleu
«Une commotion dont on récupère mal peut laisser des traces», insiste Olivier Capel, président du comité médical de la Fédération française de rugby (FFR). Pour y faire face, guides et notices d’informations pullulent au niveau professionnel, comme les protège-dents connectés, devenus obligatoires en Top 14. Le docteur Capel se réjouit du carton bleu, «une invention du rugby français», intronisé en 2017 au niveau amateur et qui oblige un joueur à être remplacé en cas de suspicion d’une commotion. «Nos arbitres sont très bien formés», assure-t-il.
«La commotion est souvent difficilement évitable. Ce qui nous semble absolu, c’est la détection de la première», synthétise Bernard Dusfour, président de la commission médicale de la Ligue nationale de rugby (LNR). Encore faut-il «respecter les délais, les protocoles, et que le médecin ait le dernier mot, pas le sportif», réclame Duparchy.
Chez les rugbymen de moins de 19 ans, un arrêt de trois semaines est prescrit en cas de commotion. Ce sera également le cas pour les plus de 19 ans en France à partir de la saison prochaine sur demande de World Rugby, fait savoir Olivier Capel. «Cette blessure doit être prise plus au sérieux, demande Willemse. Ça doit être vu comme une des blessures les plus graves, pas juste comme un petit choc. On parle du cerveau.»
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