Pour la première fois, la marque de luxe ouvre les portes de la manufacture où est produit le fameux sac matelassé, à Verneuil-en-Halatte.
L’an dernier, le plus célèbre des sacs Chanel s’est retrouvé sous les feux des projecteurs à deux reprises : en partageant l’affiche d’une campagne de publicité avec Penélope Cruz et Brad Pitt ; et en dépassant la barre symbolique des 10 000 dollars dignes d’un cachet de star. Or, dans un monde où le luxe est régulièrement interpellé sur ses valeurs et ses prix, justifier cette hausse par son seul pedigree sans rien dévoiler de ses secrets de fabrication ne suffisait plus. D’autant plus quand le grand concurrent Hermès est depuis longtemps transparent sur la production de son Kelly (entre autres) et fait de chaque ouverture de maroquinerie sur le territoire un événement… Chanel a donc décidé de nous ouvrir les portes de sa manufacture de Verneuil-en-Halatte, à une bonne heure de la gare du Nord. Là où est fabriqué l’iconique sac matelassé, créé par Coco Chanel en 1955 et qui, plus que jamais, est devenu un graal de Paris à Tokyo et Dallas.
Implantée dans l’Oise depuis trente-cinq ans, la manufacture s’est installée dans ses locaux actuels il y a quatre ans. Soit 25 000 mètres carrés répartis en plusieurs ateliers, où exercent 470 personnes dont 300 artisans de 18 à 65 ans, « à 82 % des femmes. Ce n’est pas lié à une politique de recrutement, mais simplement aux profils qui s’intéressent à nos métiers, nous sommes une manufacture de femmes », confirme Célia Barani, directrice générale des Ateliers de Verneuil-en-Halatte. Cette particularité aurait plu à la fondatrice qui, si elle ne se revendiquait pas féministe, a toujours cherché par ses créations à émanciper ses pairs en leur offrant une totale liberté de mouvement. C’était déjà le cas de ses premiers sacs de 1927 équipés comme des besaces militaires de bandoulières quand l’époque était aux minaudières. Mais son « game changer », elle l’invente un jour de février 1955. Bien plus tard, au début des années 1990, quand apparaît le storytelling, il sera, comme N°5, baptisé d’un numéro, à savoir sa date de naissance : 2.55.
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« Tout dans ce sac est singulier et visionnaire, reprend Célia Barani. D’abord, Gabrielle Chanel choisit une matière atypique, le cuir d’agneau, traditionnellement utilisé pour les gants, au toucher soyeux, très souple, féminin et sensuel. Elle le fait travailler en un matelassé de losanges surpiqués inspiré du monde équestre (vraisemblablement des vestes des lads découvertes quand elle fréquentait Étienne Balsan, NDLR). Puis, elle pense le sac comme un tailleur, à l’envers afin que les coutures soient invisibles, selon la technique du cousu retourné. » Depuis ses débuts dans les années 1910 et sans doute sous l’influence des préceptes du modernisme, chez Chanel, la forme suit toujours la fonction. C’est ce qui fait l’intemporalité de ce sac aux proportions calibrées pour le quotidien, la doublure en cuir bordeaux qui permet de retrouver ses effets personnels, l’ingéniosité de cette chaîne qui coulisse dans les œillets de métal. « Elle en fait surtout le protecteur de l’intimité des femmes, en le dotant de sept poches : celle de devant, celle du centre, les deux poches soufflées, la poche tube pour le rouge à lèvres, la poche “secrète” zippée pour y glisser les billets doux, et la poche dos que nos artisans appellent “sourire” car elle en a le profil », poursuit la directrice alors que la visite commence devant une vitrine où sont présentés, côte à côte, un modèle de 1960 au fermoir tourniquet – le 2.55 – et une version récente de son faux jumeau créé par Lagerfeld en 1983, avec son fermoir double CC – le Classique ou 11.12.
Chanel
En 1955, Chanel en confie la production à son « Monsieur Cuir », un certain M. Michelin dont le petit atelier est au fond d’une cour, place du Marché Saint-Honoré. C’est lui qui met en place les 180 opérations, à l’époque entièrement manuelles, nécessaires à sa fabrication ! À partir de 1990, celle-ci a lieu à Verneuil-en-Halatte, non loin du site de Compiègne où est produit le parfum N°5. Si certaines des étapes ont été depuis confiées à des machines, le long process est resté immuable, une quarantaine de prototypistes, modélistes, contrôleurs, préparateurs, coupeurs, assembleurs et piqueurs interviennent sur chaque pièce. Avec ce sens de l’excellence qui donne toute sa noblesse aux métiers de la main.
Tel Elyes – un des rares représentants de la gent masculine – qui, après avoir été contrôleur qualité dans l’aéronautique, a mis depuis trois ans sa rigueur, sa finesse et sa précision au service de la maroquinerie. « J’ai été formé pendant une année par Bertrand qui est parti à la retraite après trente-cinq ans dans la maison. Il m’a transmis tout son savoir, sa passion, sa connaissance du cuir. Même après son départ, il a continué à venir et à m’enseigner les subtilités du contrôle-qualité des matières…, explique-t-il, ému. Mon rôle est de m’assurer que les peaux mais aussi le tweed, les tissus brodés ou encore le denim que l’on achète chez nos fournisseurs, soient conformes à nos cahiers des charges. Les cuirs d’agneau ou de veau, c’est du vivant, ils peuvent présenter des défauts, comme les rides de collets naturellement présents sur l’animal. Je vais donc simuler les contraintes que ces peaux vont subir pendant tout le processus, comme lors de l’étape du matelassage, afin de vérifier que le piqué n’est pas enfoui dans la finition. J’en contrôle l’épaisseur qui doit être entre 0.7 et 1 mm, l’homogénéité des couleurs notamment des noirs, la hauteur des grains qu’on sent au toucher et qui va influencer la brillance ou le mat, etc. C’est cet équilibre que nous devons maintenir toute l’année, c’est dans la répétabilité qu’il faut être le plus exigeant. »
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Dans un autre atelier, Dorothée, qui s’est reconvertie il y a cinq ans après une partie de sa carrière effectuée aux litiges chez Leroy Merlin, transforme cette peau d’agneau en un moelleux matelassé et vérifie à la toute fin « si la pointe du losange du milieu du rabat est parfaitement alignée sur le fermoir CC » – un des indices pour repérer une contrefaçon. Jennifer, ex-militaire, là depuis plus de deux ans, est particulièrement fière de nous montrer la réalisation du marquage à chaud du « Chanel Made in France » sur la doublure en cuir. Les postes d’assemblage à plat et en volume (le plus difficile) réunissent quatre artisans, de la plus novice à la plus chevronnée. Amélie, deux ans de maison, « remborde » une poche de dos à l’aide de son plioir qui, à force du geste, s’est formé à sa main. « Ça paraît simple, comme ça… », nous dit-elle. Non pas du tout, d’autant que la moindre erreur, le moindre relâchement de la vigilance peut entraîner un défaut même minime qui fera que le produit sera recalé.
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De quatre à cinq ans pour former un maroquinier
Face à elle, Christine, ici depuis quarante et un ans, nous inspire le plus profond respect lorsqu’elle retourne le sac comme une chaussette d’un geste sûr et leste. « Travailler les pièces en retourné est l’une de nos spécificités. D’ailleurs, quand les nouvelles recrues arrivent, même celles diplômées d’un CAP de maroquinier ou venant d’une autre manufacture prestigieuse, suivent un cursus dans ces murs pour appréhender ce que sont les codes du sac Chanel », rappelle Célia Barani. Quatre mois de formation donnée par un organisme externe pour les bases, quatre mois supplémentaires au sein de l’académie interne auprès de maroquiniers expérimentés. Puis, l’apprentissage dans les ateliers par le biais du compagnonnage. Il faut compter quatre à cinq ans pour former un maroquinier de manière complète.
Chanel
Sylvie, trente-huit ans d’ancienneté, n’a jamais perdu la foi. Elle nous dévoile le geste, particulièrement technique, de passer le lien de cuir dans les maillons pour obtenir la fameuse chaîne entrelacée devant mesurer à la fin, 1,15 mètre. À l’étape suivante, Nicole « checke » le produit fini en se référant à un sac témoin : la symétrie des œillets, le bon fonctionnement des boutons-pressions, le glissant du zip, la taille de la chaîne… Test ultime, elle le passe à l’épaule avec un petit sourire coquet comme fait toute cliente avant de l’acheter : « Eh oui, j’ai la chance de pouvoir essayer tous les sacs Chanel ! », rit-elle. Des modèles pris au hasard passeront également par la salle des « crash tests » : robustesse du cuir, résistance de la chaîne, réaction de la couleur aux UV, etc. Et si malgré tout, dans quelques années, le temps ou un accident a raison d’un d’entre eux, la manufacture abrite aussi le service de réparation où des magiciennes nous prouvent sur la base d’avant-après ce qu’elles sont capables de restaurer.
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« Nous formons une cinquantaine d’artisans par an, le recrutement est un sujet central dans le “made in France”, insiste Bruno Pavlovsky, président des activités mode de Chanel, rencontré le lendemain de notre visite dans son bureau de la rue Cambon. Parmi les enjeux, il y a celui de l’attractivité des métiers manuels chez les jeunes, sachant qu’il s’agit aussi de convaincre les parents. Nous sommes quelques maisons à proposer des initiatives comme nos journées Mains d’avenir qui ont lieu, chaque année au 19M, notre lieu des métiers arts, et qui sont dédiées à la découverte de nos savoir-faire. La clé est de bien identifier les capacités de ces jeunes gens : sont-ils patients, aiment-ils être challengés ? Ensuite, à nous de leur apprendre, de les nourrir et de les pousser à devenir plus autonomes.»
Parmi les secrets que nous ne parviendrons pas à percer, le nombre de sacs produits chaque année. « D’abord, il y a le 2.55 (à fermoir tourniquet) qui est l’original, notre trésor, et s’adresse plutôt à une clientèle connaisseuse achetant aussi chez nous le prêt-à-porter. On contrôle davantage les quantités afin qu’il ne soit jamais galvaudé, détaille le dirigeant. Et il y a le Classique à fermoir logo dont nous adaptons la fabrication à la désirabilité du moment, qui peut varier selon les défilés, ou notre volonté de communiquer comme c’était le cas pour la campagne de l’an dernier (avec Penélope Cruz et Brad Pitt, donc). Ou encore, en fonction du contexte commercial mondial. Lorsque le marché chinois a ouvert il y a une quinzaine d’années, ça a été un raz-de-marée. Je dis souvent que nous “possédons” deux signatures que personne ne peut nous prendre : le tweed et le sac Classique. Il est tellement fondateur que la question est moins de faire du chiffre que de faire de l’image, même si évidemment, plus l’image est forte, plus on nous le demande. À l’inverse, je peux fixer des objectifs forts sur des modèles que nous produirons seulement quelques années comme le 25 dont on espère évidemment qu’il fera aussi bien que le 22 (lancé en 2022), qui continue de se vendre au bout de trois ans. Ces deux modèles ont été en partie produits par les artisans de Verneuil dont nous voulons qu’ils contribuent à nos nouveautés, qu’ils challengent aussi leurs métiers et ne s’enferment pas dans une seule façon de faire. » C’est d’ailleurs dans la manufacture qu’est installé l’atelier de conception composé de la quarantaine de modélistes et chefs de projets, réalisant les prototypes imaginés en dialogue avec le studio de la rue Cambon pour les huit collections par an. Mais ça, c’est une autre histoire…
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