Mort du poète et mathématicien Jacques Roubaud

DISPARITION – L’auteur est décédé jeudi matin à l’âge de 92 ans, a annoncé la maison d’édition Gallimard. Lauréat du Goncourt de la poésie en 2021, il laisse une œuvre foisonnante et unique, diffusée à travers le monde.

« 87 années s’éteignent / imprécises / mes années vacillent », confiait-il dans son dernier grand recueil, paru en 2021, Chutes, rebonds et autres poèmes simples. Jacques Roubaud, qui voyait dans la poésie « la langue de la langue », s’est éteint jeudi 5 décembre, le jour de ses 92 ans, rejoignant ainsi l’autre grand piéton de Paris, Jacques Réda, disparu il y a deux mois. Auteur d’une œuvre prolifique et singulière, mêlant poésie, essai, traduction, prose, livres pour la jeunesse, œuvre couronnée par l’Académie française en 2008 avec le grand prix de littérature Paul-Morand, et récompensée par le Goncourt de la poésie en 2021, Roubaud avait deux passions cardinales : les mathématiques (qu’il enseignait) et les troubadours, chantres de la fin amor.

Né le 5 décembre 1932 à Caluire (Rhône), la ville où fut arrêté Jean Moulin en 1943, ayant grandi à Carcassonne, ce fils d’enseignant publie un premier recueil à 12 ans et se fait remarquer par Aragon, qui l’encourage. Arrivé à Paris, étudiant en hypokhâgne, passionné par les formes poétiques fixes (sonnet, renga…), licencié d’anglais, il change brusquement de voie et s’oriente vers les mathématiques. En 1966, il entre à l’OULIPO (Ouvroir de littérature potentielle), groupe de recherche en littérature expérimentale, sur les conseils de son ami Raymond Queneau, qui édite chez Gallimard son premier recueil, , suivi de Trente et un au cube. Entretemps, il publie une vaste anthologie de la poésie des troubadours chez Seghers, avant de travailler à La Vieillesse d’Alexandre. Essai sur quelques états récents du vers français, désormais considéré comme un classique.

Rarement auteur s’est autant associé à ses pairs pour composer des ouvrages à quatre, voire à six mains. Avec son ami Georges Perec, il écrit un Petit traité invitant à la découverte de l’art subtil du go , puis s’acoquine avec le Mexicain Octavio PazEdoardo Sanguineti et Charles Tomlinson pour composer Renga. Vient ensuite la collaboration avec Florence Delay pour un cycle arthurien en prose, Graal Théâtre, où l’on retrouve Lancelot, Merlin, Perceval et Morgan. En 1990, il participe à un sextuor d’auteur pour nous offrir L’Hexaméron (Michel ChaillouMichel DeguyFlorence DelayNatacha Michel et le poète Denis Roche, fondateur de la collection « Fiction & Cie »).

Par la suite il a entrepris un vaste chantier romanesque, sous forme de triptyque, avec La Belle Hortense, L’Enlèvement d’Hortense et L’Exil d’Hortense, achevé en 1990. Parallèlement, Roubaud avait entrepris un projet encore plus ambitieux, d’inspiration autobiographique : Le Grand Incendie de Londres, composé de cinq volumes, réunis en 2009, et comptant quelque 2000 pages.

Tombeau poétique

Auparavant, Roubaud avait perdu sa compagne, la photographe et diariste Alix Cléo, décédée à 31 ans, en 1983. Elle lui avait inspiré son plus beau recueil sous forme de tombeau poétique, et un des plus importants de la fin du XXe siècle : Quelque chose noir, où l’on pouvait lire, en 1986 : « À la lumière. je constatai ton irréalité. elle émettait des monstres. et de l’absence. »

Autre recueil de Roubaud qui restera dans les mémoires, son hymne vibrant et baudelairien à Paris : La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains, paru en 1999, où l’on trouve ce détournement d’un quatrain de Queneau : « Le Paris où nous marchons / N’est pas celui où nous marchâmes / Et nous avançons sans flamme / Vers celui que nous laisserons ».

Lucide, Roubaud s’inquiétait des menaces envers la poésie, genre suprême de plus en plus négligé. « La chute de la poésie, écrivait-il, menace chacun en sa mémoire, menace sa faculté d’être libre (…). La poésie donne à quelqu’un comme aucune autre activité à mon sens la mémoire de sa propre langue ».

Cadastre sentimental

Paris lui inspirera un autre recueil, bien singulier : Ode à la ligne 29 des autobus parisiens, où il nous menait de la gare Saint-Lazare à la porte de Montempoivre, à travers un superbe cadastre sentimental. Nous l’avions rencontré à l’occasion de sa publication, en 2012. Le lieu de rendez-vous : une brasserie à deux pas de la rue d’Amsterdam, où il vivait depuis des décennies. Il nous avait confié, alors qu’il avait renoué avec la rime (comme Jacques Réda), longtemps honnie par les avant-gardes : « Aujourd’hui, le besoin de rime est fortement ressenti, c’est l’évidence, alors qu’elle a été condamnée il y a plus d’un siècle. Regardez ce qui se passe avec le rap ou le slam. Les poètes y reviennent, las sans doute des formalistes, des performers, de ceux qui font du Dada régurgité, bref tout ce “vroum-vroum poétique”. La rime, ça sonne. Elle n’est pas seulement une vieille recette du passé. La poésie contient le futur de la langue, si menacée aujourd’hui. Le poète doit être le gardien de sa langue ».

Déjà, à l’époque, son œuvre rencontrait moins d’échos, comme si elle avait été remisée, négligée. Ce qui n’est qu’injustice. En 2018, quatorze ans après Churchill 40 et autres sonnets de voyage, Roubaud avait publié au Seuil son livre le plus sensible et peut-être le plus abouti, manière d’autoportrait fragmenté, intimiste, sous le titre Peut-être ou la Nuit de dimanche. On y lisait, page 177 : « Laissons le monde aller comme il va ; et ne va pas ».

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