Au tribunal de Pontoise, le patron d’une PME dans le secteur du bâtiment vient d’être condamné à trois ans de prison dont deux ans ferme pour soumission d’une personne vulnérable à des conditions de travail et d’hébergement incompatibles avec la dignité humaine, ce que l’on qualifie d’esclavage moderne. Ibrahim, c’est un nom d’emprunt, âgé de 30 ans, d’origine ivoirienne et sans papiers, témoigne d’années de calvaire.
À l’annonce du jugement, Ibrahim, les yeux gorgés de larmes, est ému. « Très très content d’avoir entendu que le patron était condamné, réagit-il. Je me vois comme une victime aujourd’hui. Ce qui m’est arrivé, ce n’est pas tout le monde qui peut le supporter. Voilà, je vais voir le patron arrêté… Donc, je ne dois pas baisser les bras… Les mots me manquent en fait. »
L’histoire d’Ibrahim commence en Côte d’Ivoire. Cet orphelin travaille depuis l’âge de douze ans. Lorsqu’il quitte son pays pour la France, il est loin d’imaginer ce qu’il allait subir au quotidien. Sans papiers, le patron qui le recrute, spécialisé dans le BTP, le loge sur le chantier, dans un bureau. Il n’y a ni douche, ni sanitaires, ni fenêtres. Ce local, au départ, est destiné aux ouvriers.
« L’enquête de l’inspection du travail l’a démontré : sans eau, sans chauffage, sans intimité aucune, et tout ça dans le but de le soumettre à des conditions de travail et d’hébergement indignes, dénonce Roxane Ouadghiri Hassani, directrice adjointe du Comité contre l’esclavage moderne, puisqu’il était logé dans des conditions extrêmement précaires, avec des fausses promesses qui ont été faites à Monsieur sur sa régularisation, sur une rémunération. Il a aussi subi une forme de contrainte et des menaces, puisqu’on le menaçait de le dénoncer aux autorités du fait de son irrégularité de séjour en France. »
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Un accident causé par son patron
Pendant deux ans, il va être soumis à des conditions de travail inhumaines. Jusqu’au jour de l’accident. Il se souvient, c’était le 11 mai 2021. Un bloc de béton de plus d’une tonne l’écrase. C’est son patron qui dirigeait les opérations. « Il était assis dans la machine et il avait un ami à côté de lui, qui causait avec lui, se rappelle-t-il. Il m’a dit d’enlever les deux cales, le patron a touché le levier, puis les blocs en béton se sont renversés sur moi. »
« Le dirigeant de la société a été reconnu coupable d’un certain nombre de manquements à l’obligation de sécurité de l’employeur et au titre des blessures involontaires qui ont conduit à retenir une incapacité de travail, rapporte Mehdi Bouzaida, son avocat. Il a conservé une infirmité permanente de cet accident puisqu’il a été amputé de trois doigts. »
Après son accident, le calvaire continue : « Au lieu de s’occuper de ma santé, il a commencé à me menacer, il a commencé à me taper », témoigne Ibrahim.
Blessé, Ibrahim se retrouve à la rue
Lourdement handicapé, ne pouvant plus travailler, son patron le met dehors. « Après mon accident, avec les béquilles en main pendant un mois, j’étais à la rue, confie-t-il. Je me suis dit : mais pourquoi je n’y suis pas resté dans cet accident ? Et puis j’ai perdu une partie de mon corps ! »
C’est le Comité contre l’esclavage moderne qui va l’accompagner dans ce parcours judiciaire et dans sa reconstruction. « Dès que nous l’avons rencontré, nous avons pris la mesure de la gravité des faits et surtout de l’urgence psychologique et médicale dans laquelle il se trouvait, explique Roxane Ouadghiri Hassani. Il avait bien heureusement reçu des soins. Néanmoins, il était extrêmement affecté par les douleurs liées, comme le syndrome du membre fantôme qu’il continuait de ressentir, et par une forme de honte vis-à-vis de son amputation. Donc, on l’a accompagné dans la confection d’une prothèse sur mesure qui lui a vraiment aidé à retrouver confiance en soi et à se sentir mieux en société. »
Absent au procès, un mandat d’arrêt a été lancé contre l’employeur qui peut faire appel du jugement et l’affaire pourrait être rejugée.
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