Chute de Bachar el-Assad : quel rôle la France pourrait-elle jouer dans la reconstruction de la Syrie ?

FIGAROVOX/TRIBUNE – La chute de Bachar el-Assad marque une étape historique pour la Syrie, analyse l’avocat Alexandre Lazarègue. Selon lui, la France et l’Europe pourraient jouer un rôle pour accompagner la reconstruction de la Syrie tout en respectant l’autodétermination de son peuple.

Alexandre Lazarègue est avocat au Barreau de Paris.


L’effondrement du régime de Bachar el-Assad porte en lui une leçon fondamentale : le droit des peuples à maîtriser leur propre destin doit être respecté. Contrairement à d’autres conflits récents où des puissances étrangères ont lourdement influencé ou précipité les dénouements, cette chute n’est pas le résultat d’une intervention militaire extérieure directe.

Pendant des décennies, les relations internationales ont été marquées par des ingérences destructrices, laissant derrière elles des régions dévastées et des peuples divisés. L’invasion de l’Irak par les États-Unis, sous couvert de démocratisation, a désintégré un pays et favorisé la montée de groupes extrémistes. L’intervention de la France en Libye, bien qu’elle ait contribué à renverser Kadhafi, a plongé le pays et toute la région sahélienne dans un chaos dont les répercussions se font encore sentir aujourd’hui.

En Syrie, l’ingérence a pris une forme différente. Le soutien inconditionnel de la Russie et de l’Iran au régime de Bachar el-Assad, notamment à travers des bombardements massifs sur des populations civiles, a prolongé la souffrance du peuple syrien et renforcé un régime oppressif.

La chute d’Assad, survenue malgré ce soutien extérieur, offre une leçon essentielle : il est possible, et souhaitable, de laisser les peuples décider de leur propre avenir. Refuser l’ingérence, surtout lorsqu’elle s’impose par la force ou pour servir des intérêts géopolitiques, est une étape cruciale pour construire un ordre international plus juste et équilibré.

Certes, la Turquie a joué un rôle central dans la chute du régime de Bachar el-Assad, en soutenant et en armant certaines factions opposées au pouvoir, dans le but de promouvoir une transition conforme à ses intérêts face à la menace des groupes kurdes armés. Toutefois, Ankara a pris soin de limiter son implication directe, veillant à ne pas s’exposer de manière excessive pour éviter d’apparaître comme un acteur hégémonique ou une puissance d’occupation.

Une révolution produit souvent des tensions, des résistances et des retours en arrière avant de s’ancrer durablement.

Alexandre Lazarègue

Les révolutions arabes ont connu depuis 2011 des avancées, des reculs, et des contrecoups, à l’image des grandes révolutions qui ont jalonné l’histoire. Tout comme la Révolution française, qui après les espoirs de 1848 et la Seconde République a vu l’élection de Napoléon III marquer un retour à l’autoritarisme, les aspirations à la liberté dans le monde arabe n’ont pas suivi un chemin linéaire.

L’élection de Napoléon III, perçue à l’époque comme un retour à une figure forte après les désillusions des premières expériences démocratiques, témoigne de cette dynamique historique : une révolution produit souvent des tensions, des résistances et des retours en arrière avant de s’ancrer durablement. De la même manière, les révolutions arabes ont traversé des périodes où l’autoritarisme, sous des formes différentes, a tenté de reprendre le dessus, notamment avec la montée de l’islamisme.

Cependant, ces mouvements ne sont pas morts. Les aspirations qui ont conduit des millions de jeunes Arabes à descendre dans les rues en 2010-2011, à rêver d’un avenir libre et digne, restent vivantes. Ces aspirations, même réprimées ou détournées, continuent de façonner les sociétés.

La chute de Bachar el-Assad, même si elle n’est qu’une étape, témoigne que cet élan n’est pas éteint. Tout comme les révolutions européennes ont fini par transformer leurs sociétés sur le long terme, les révolutions arabes, malgré leurs soubresauts, continueront de porter leurs fruits. L’histoire n’est pas figée : elle avance, recule, puis finit par triompher.

La France, en raison de ses liens historiques avec la Syrie et de ses valeurs, a une responsabilité particulière.

Alexandre Lazarègue

La Syrie est bien plus qu’un champ de ruines après une guerre dévastatrice. C’est une terre de civilisation, un carrefour où les cultures, les religions et les traditions spirituelles se sont croisées depuis des siècles.

Au-delà de ses minorités religieuses – chrétiens d’Orient, Alaouites, Kurdes, chiites – la Syrie a également été un haut lieu de l’islam sunnite, et en particulier du soufisme. Des villes comme Alep et Damas ont été des centres majeurs de la pensée mystique musulmane, attirant érudits et chercheurs spirituels. Ibn Arabi, l’un des plus grands maîtres soufis, a vécu à Damas, laissant derrière lui un héritage d’ouverture et de tolérance.

C’est également à Damas qu’un épisode marquant de l’histoire syrienne rappelle la capacité de ce pays à être une terre de refuge et de protection. En 1860, Abdelkader, exilé dans la capitale syrienne, a sauvé des milliers de chrétiens menacés par des violences intercommunautaires. Cet épisode témoigne de l’héritage syrien en tant que creuset de coexistence et de tolérance. Aujourd’hui, cet héritage est menacé, mais il doit servir de boussole pour reconstruire un pays où toutes les communautés puissent vivre en paix.

La France, en raison de ses liens historiques avec la Syrie et de ses valeurs, a une responsabilité particulière. Elle doit s’engager avec sincérité et humilité, non pour imposer un modèle, mais pour accompagner un peuple qui aspire à la paix et à la dignité.

En soutenant la justice, la diversité et la reconstruction, la France et l’Europe doivent jouer un rôle essentiel dans l’écriture d’un nouveau chapitre pour la Syrie. Et en protégeant son héritage spirituel, elles contribueront à restaurer ce qui a toujours fait la grandeur de ce pays : sa capacité à rassembler, à inspirer, et à rayonner bien au-delà de ses frontières


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