REPORTAGE – Discipline encore méconnue du grand public, l’escalade sur glace, dont une étape de Coupe du monde s’est déroulée en Savoie, pousse pour intégrer le programme des Jeux olympiques d’hiver dans cinq ans.
À 1500 mètres d’altitude, en plein cœur des Alpes entre les stations de Courchevel, La Plagne et Tignes, Champagny le Haut (Savoie) est fier de son bijou. Une tour de glace haute de 24 mètres, composée de bois, de métal et donc de glace, qui a servi le week-end passé (29 janvier-1er février) de terrain de jeu aux meilleurs grimpeurs internationaux, engagés lors de l’étape de Coupe du monde d’escalade sur glace organisée en France. L’édifice sorti de terre en 2003 sublime la petite clairière aux portes du Parc national de la Vanoise, où sapins et chalets font face à une épaisse couche de neige. En revanche, pas de quoi freiner les athlètes venus du monde entier qui offrent un spectacle grandiose, sous le soleil ou une fois la nuit tombée, en défiant le mur de glace.
Un piolet dans chaque main, chaussures spécialement cramponnées au pied, casque sur la tête et équipement aux couleurs de leur nation, ils bataillent lors de deux épreuves : soit en vitesse où les meilleurs grimpent une vingtaine de mètres en une poignée de secondes, soit en difficulté, demandant une concentration extrême, de la force physique et une part de stratégie durant six minutes chrono pour gravir la voie, divisée en sections de glace et de bois. Le tout à la renverse. Frissons garantis. «La discipline évolue vers quelque chose de plus rapide et plus dynamique. Le jeu est de plus en plus spectaculaire aussi pour les spectateurs», notre Tristan Ladevant (27 ans), meilleur Français du circuit mondial derrière… son petit frère Louna (25 ans), champion du monde 2022, deux fois vainqueur de la Coupe du monde (en 2020 et 2023) et actuel 3e du classement général cette saison.
Un aperçu de l’alpinisme
Au très haut niveau depuis presque dix ans, les deux frères ne s’y trompent pas. Leur sport, encore de niche, arrive à un tournant peut-être historique. Avec en point d’orgue une ambition : entrer au programme des Jeux olympiques d’hiver 2030, dans les Alpes françaises. «On a déjà participé à une réunion à Chambéry (en septembre dernier) avec les politiques de la région, la Fédé (FFCAM, Fédération française des clubs alpins et de montagne), La Plagne… toutes les personnes concernées. L’idée était de porter la voix d’athlètes et de montrer notre présence et l’unicité dans cette démarche olympique», explique Louna Ladevant qui a obtenu en décembre 2022, avec son aîné Tristan, le statut de sportif de haut niveau suite à la reconnaissance de la discipline par le Ministère des Sports. Une condition sine qua non pour rêver d’olympisme. Reste désormais à convaincre un COJO (Comité d’organisation des Jeux olympiques) dans le flou le plus complet avant sa constitution prévue pour le 18 février, alors que Martin Fourcade a renoncé lundi dernier à sa présidence.
En attendant, toute une communauté pose ses pierres une à une et croit en ses chances de figurer aux JO comme sport additionnel. «Ça doit être les Jeux des Alpes. Et les Jeux des Alpes, ça serait bien que ce ne soit pas que des Jeux de ski mais aussi ceux de la transition. Je pense qu’intégrer une discipline comme l’escalade sur glace, qui est l’une des plus proches de l’alpinisme, serait stratégiquement très intéressant pour les organisateurs», espère Luc Thibal, Directeur technique national de la FFCAM, qui recense cette année 11.000 licenciés pratiquant au moins occasionnellement l’escalade sur glace (ou cascade de glace, pratiqué en milieu plus naturel et moins sécurisé, hors des compétitions). «Nous n’avons pas que cet objectif de haut niveau et de médailles, complète le DTN. Nous voulons aussi, à travers l’olympisme, faire découvrir cette activité-là aux plus de personnes possibles, sachant qu’elle est accessible.»
Julia Roger-Veyer
Dimension internationale
Durant ce week-end à Champagny le Haut, de nombreux visiteurs ont eu l’occasion d’affronter la tour de glace lors d’initiations ouvertes en marge de la compétition. En particulier le samedi, l’événement annuel et (très) festif de «la Gorzderette» attirant les locaux, plus déguisés les uns que les autres, pour une journée d’activités sportives. Ambiance chaleureuse, musique en continu dans les enceintes et partage de cultures, aussi. Au palmarès de cette étape de Coupe du monde, la Suisse a raflé les épreuves de difficulté (Benjamin Bosshard chez les hommes, Sina Goetz chez les femmes) et la Mongolie celles de vitesse (avec Selenge Nyamdoo et Mandakhbayar Chuluunbaatar). La Corée du Sud, les États-Unis, la Pologne et l’Iran ont, eux, placé des athlètes sur les podiums.
«On a aujourd’hui une internationalisation de l’activité avec plus de 25 nationalités à peu près, réparties en Europe de l’Est, Europe de l’Ouest, Amérique du Nord et Asie», se réjouit Étienne Grillot, membre élu de l’UIAA (l’Union Internationale des Associations de l’Alpinisme) et partisan optimiste du plan olympique. «On a un projet qui coche toutes les cases pour entrer aux Jeux olympiques, appuie-t-il. L’UIAA est reconnue par le CIO (Comité International Olympique) depuis 1995 et notre système de contrôle antidopage est très sérieux, certifié et approuvé. Le COJO a cette volonté de faire des Jeux sobres, authentiques, ancrés dans le territoire, avec une vraie tradition et un vrai savoir-faire de montagne. En fin de compte, quelle activité est plus proche de la montagne que l’escalade sur glace qui est directement issue de l’alpinisme ?»
«Reproduire la nature» sur la tour de glace
Après une démonstration dans le parc olympique de Sotchi (Russie) en 2014 et une présence dans le programme culturel des JO de la jeunesse en 2016, à Lillehammer (Norvège), c’est peut-être (enfin) la bonne pour l’escalade sur glace. «L’escalade est une activité ancestrale qui a existé avant le ski» rappelle Denis Tatoud, président du comité d’organisation de l’étape de Coupe du monde en France et fondateur de la tour de glace de Champagny, imaginée dès 2001. Une tour à faible empreinte écologique qui répondrait aux exigences «sobriété» et «transition» de 2030. L’englacement du mur, certes artificiel, fonctionne «en circuit fermé avec un retour de l’eau dans le ruisseau (le Doron), sans système de refroidissement ni additifs, l’idée étant de reproduire la nature au maximum», détaille l’ancien grimpeur élu au conseil municipal. Une nature qui aide à maintenir l’englacement durant l’hiver puisque le vallon où se situe la tour ne voit pas le soleil durant deux mois et demi dans l’année, entre mi-novembre et fin janvier.
Pour cette Olympiade, on doit amorcer une transition, parce que nos territoires ont besoin que la population voie la destination montagne autrement que par le ski.
Marie Martinod, double médaillée olympique en ski acrobatique.
L’infrastructure déjà en place, à une dizaine de kilomètres du probable futur village olympique à Bozel, les parties prenantes du projet olympique attendent désormais le feu vert du COJO. Prévu au pire pour l’été 2026 après un passage par la commission du CIO (Comité international olympique) qui étudiera le choix des sports additionnels. «L’escalade sur glace représente bien la montagne, pour ce qu’elle a de beau et de naturel avec la verticalité, éclaire Marie Martinod, citée parmi les candidats potentiels à la présidence du futur COJO. Mais on sait la trajectoire qu’on est en train de prendre, qui fait que la neige et la glace vont se raréfier chez nous comme ailleurs. Des disciplines additionnelles qui ne feraient la part belle qu’à l’image fantasmée qu’on a de la montagne, ce n’est pas suffisant.» Et la double médaillée d’argent olympique en ski acrobatique (2014 et 2018) d’ajouter sur le double enjeu, selon elle, des JO 2030 : «Pour cette Olympiade, je pense qu’on doit vendre des belles images de la montagne pour faire l’exemple et montrer au monde ce qu’on est en train de détruire. Et en même temps, on doit amorcer une transition, parce que nos territoires ont besoin que la population voie la destination montagne autrement que par le ski. L’un ne va pas sans l’autre.»
«Champagny est prêt, les Français sont prêts»
À cinq ans d’une possible consécration, à domicile, les grimpeurs tricolores restent de leur côté prudents. Mais piaffent tout de même d’impatience. «Je ne me projette pas trop mais c’est sûr que la perspective d’avoir les JO à la maison, à 25 ans, ce serait assez fou, lance Milan Pélissier, nouveau visage de l’équipe de France qui a profité du week-end à la maison pour s’aligner sur l’épreuve de vitesse, en plus de la difficulté, sa spécialité. Si on rentre aux JO, je mettrai plus de choses en place, cela changerait deux/ trois trucs dans ma vision des années à venir». Un rêve, une envie partagée par les frères Ladevant. «On serait déjà ravis qu’il puisse y avoir les championnats du monde à Champagny l’année prochaine, clame Tristan, 5e du classement général de la Coupe du monde avant les deux dernières étapes. Pour montrer à quel point l’endroit est prêt, que Champagny est prêt, que les Français sont prêts.»
Julia Roger-Veyer
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